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11/08/2012

À la portée des étoiles


Cannes, Samedi 15 mai 2002.
 
Plus qu’un jour et le Festival clôturera ses portes. Jusqu’ici tout va bien, j’ai plutôt pas trop mal assuré mais il est temps que tout ça s’arrête. J’ai bien tenu mon rôle du type sympa qui dit bonjour à tout le monde et passe son temps à se montrer courtois. J’ai rendu à toutes les stars le respect que je leur devais de m’avoir fait rêver durant toute mon enfance et au delà.
Cannes... Cannes et ses clichés : la plage, les palmiers et les stars à la pelle ou si j’osais... Comme s’il en pleuvait. Car pour ce qui est de la pluie aujourd’hui nous avons été servi. C'est drôle, le commun des mortels s’imagine toujours que dans un lieu comme celui-ci les gens sont à l’abri des intempéries. Mais on n’est pas au cinéma et Cannes n’est pas une île perdue au milieu du Pacifique et entourée de lagons bleus.

“ Tu verras mon vieux, me disaient mes amis, Cannes c’est super : le soleil, la plage, les cocotiers et des filles toutes plus sublimes les unes que les autres ”. Bref, le parfait dépliant pour touristes en manquent de soleil. Hé bien, c’est raté. Pour le soleil il faudra repasser.

D’accord, jusque là les filles ont défilées. Mais les gars dans leur joli costume de portier ne sont pas vraiment leur centre d’intérêt. Elles veulent toutes palper de la star. Rien qu’aujourd’hui, j’en ai côtoyé de loin une bonne dizaine qui attendaient devant l’hôtel. Et, bien qu’au fait que les vedettes allaient bientôt se faire la malle, croyez vous qu’elle se seraient intéressées à moi ? Croyez vous qu’elles se seraient rabattus sur les restes?  Que nenni ! J’avais beau leur offrir mon plus joli sourire, rien à faire... Et vas-y que je te demande si je n’aurais pas vu Léonardo sortir de là ou si Vincent Cassel ne traînerait pas dans les parages. S’en était exaspérant. J’ai d’ailleurs failli en perdre mon sourire et m’énerver.
On m’avait pourtant mis en garde : “ Le plus difficile à supporter quand on est portier à Cannes, c’est d’avoir cette sale impression que les gens ne vous remarque pas. Vous êtes aussi transparent sinon plus encore que ces portes vitrées que vous passez le plus clair de votre temps à ouvrir et fermer, alors restez zen. 

Il savait de quoi il parlait notre coach Bernard, “ dix ans de métier ”, expression qu’il ajoutait toujours, m’a-t-on dit, à cette longue litanie qu’il débitait avec une sorte d’amertume dans la voix. C’était chaque année la même rengaine qu’il servait à tous les nouveaux arrivant au poste de portier “ des stars ”. Je ne sais pas pourquoi mais quelque chose me dit qu’il n’avait pas vraiment l’intention de finir ses jours à ce poste. Moi, en tous les cas, je ne finirais certainement pas mes jours là. Je veux ces filles que les stars accrochent à leurs bras comme d’autres des bijoux. Je veux ces flashes qui aveuglent. Non pas que je sois spécialement pour que l’on idolâtre ma personne mais puisque nous sommes dans une société ou le talent de l’acteur ne s’exprime souvent dans la presse que de cette manière alors, je veux montrer que moi aussi j’ai du talent. Je suis acteur, pas portier. Si je tiens la porte ces derniers temps c’est que c’est le dernier moyen que je me suis accordé pour percer dans le milieu.

Mon plan était simple, profiter de ce job qui s’était offert à moi comme par enchantement pour me faire connaître et décrocher un rôle dans un film ou une série. Enfin...pour commencer quelque part. Voilà près de quinze ans que je vais de casting en casting sans vraiment réussir à convaincre. Et d’entendre me dire quasiment à chaque fois que j’ai du talent certes, mais que le rôle n’est pas fait pour moi, c’est comme si je voulais endosser un habit qui n’était pas à ma taille. Comme si finalement je m’étais trompé de rêve.

J’étais sur le point de tout laisser tomber, tout plaquer et faire le premier boulot qui se présenterait à moi quand on m’a proposé ce poste. J’en étais au point de non retour, mon rêve devait s’achever, j’allais me réveiller et je savais déjà que le réveille serait rude. Heureusement, mon oncle à penser à moi lorsqu’il a fallu remplacer au pied levé le gars qui tenait le rôle qui fut le mien pendant ces derniers quinze jours.

Portier à Cannes, ça en jette sur un CV, du moins j’espère...
Quoi que vu comment ça se passe, j’en doute. Demain je tiendrais une dernière fois la porte à ces messieurs dames qui s’affichent sur les écrans et j’entrerais dans la ronde avec eux. Et, dans quelques années c’est à moi qu’on tiendra la porte et à qui on dira bonjour avec un grand sourire.
Pour tout vous dire, aujourd’hui j’ai profité d’une pause pour faire mon numéro et décrocher enfin un rôle qui annoncera le début d’une carrière que je sais prometteuse. Je suis ambitieux et j’irai loin.
Oui, lors de la pause je me suis permis d’aller frapper à la porte d’un grand réalisateur. Bien sur, quand il m’a vu son réflexe premier a été de refermer aussitôt. Par chance, j’avais prévu le coup. Aussi, je lui rejouais une scène d’un de ces films préférés. Sachant que c’était mon dernier coup de poker, j’y mettais toute ma sincérité. Au bout d’un moment, qui m’a semblé une éternité, il a finit par rouvrir et m’a regardé faire mon numéro. Puis je l’ai vu esquisser un sourire. Derrière lui, se tenait sa femme qui était venue se joindre au spectacle. Quand j’eus fini de faire l’acteur, ils n’ont pu s’empêcher de m’applaudir. Par la suite, je me suis présenté et nous avons pu discuter cinéma. Je lui ai dit que je cherchais un rôle et il m’a demandé ce que je faisais en attendant. Ce à quoi j’ai répondu que c’était moi le gars qui lui tenait la porte depuis plus d’une semaine. Il a rit. Que pouvait-il faire de plus ?

Peu après nous sommes sortis, ce qui bien évidemment ne rendit pas mon oncle fou de joie. J’abandonnais mon poste et je le mettais dans l’embarras. C’est lui qui m’avait recommandé. Mais il savait aussi que ce n’était pas pour finir portier que je m’étais taper tout ces cours de théâtre et ces années de galères à Paris allant de figuration en figuration, de casting en casting et rêvant sans cesse du grand jour ou le déclic se ferait. Je l’ai vite rassuré en lui promettant d’être fidèle à mon poste demain dimanche. Je lui doit bien ça.

Quelque chose me dit que mes amis ne me croiront pas quand je leur raconterais comment j’ai fait mes débuts au cinéma. J'aurais un petit rôle dans Le Dahlia Noir, c'est le titre du film sur lequel il travaille. C’est drôle, je ne sais pas pourquoi mais Brian de Palmas à trouvé que je serais parfait dans un rôle de portier. Il est allé jusqu'à me charrier en prétendant que j'aurais du postuler pour un rôle sur le film de science fiction de Roland Emmerich qui a pour titre Stargate, la porte des étoiles. Sous prétexte que le réalisateur était un bon ami à lui. C'est un vrai farceur ce gars là. Je l'aurais imaginé plus austère. Je lui est rétorqué que ce n'aurait plus été une fiction mais un documentaire. Et on éclaté de rire.

Bref, demain, je peaufinerais mon jeu et la pluie, qui en ce moment ne cesse de tomber  sur la ville à la palme d’or, ne sera plus qu’un vieux souvenir.

À Cannes le soleil il faut l’avoir dans le cœur, s’il n’est pas prévu dans le décor. Quant aux filles mieux vaut ne pas y songer un instant, Tom Cruise est toujours dans les parages venu faire la promotion d’un film de Steven Spielberg dans lequel il joue, le veinard. Franchement je ne sais pas ce qu’elles lui trouvent. Brad Pitt à la rigueur mais Tom Cruise… Faut pas charrier. Mais, qui sait, un jour quand je me retrouverais à l’affiche avec lui alors peut-être que je changerais d’avis. En attendant ce jour là, je suis ma bonne étoile ... 

08/08/2012

Lise pleure


Il m’arrive parfois de me souvenir d’un temps désormais révolu. Oui, je me souviens en effet d’un matin où je me suis levé tôt, j’ai pris mon petit déjeuner sur le pouce et embrassé ma copine de l’époque en guise d’au revoir. À cet instant précis où mes lèvres se sont posés sur les siennes dont, soit dit en passant, je ne notais pas la délicatesse tant j’étais pressé, j’ai vu passer dans son regard un drôle de sentiment que je n’ai pas su déchiffrer sur le moment. J’ai alors ouvert la porte tout en chassant de mon esprit l’impression bizarre que je venais de lire dans ce regard, et me suis mis à arpenter les couloirs de l’immeuble en direction de l’ascenseur. Mais pour une fois mon esprit ne me laissa pas tranquille : il y avait bien quelque chose d’étrange dans le regard de Lise. Une sorte de mélancolie associée à une rage féroce naviguait dans le gris clair de ses yeux. Mes intuitions sur les sentiments humains, j’avais l’habitude, jusque là, de ne pas trop m’y fier, mais pour une fois je décidais de faire une entorse à la règle. Lorsque l’ascenseur est enfin arrivé à l’étage, je n’étais plus là pour l’accueillir.

Une fois devant la porte de Lise je me suis tu et j'ai tendu l’oreille. De longs sanglots d’abord étouffés puis finalement lâchés provenaient de derrière la porte. Il n’y avait pas plusieurs conclusions possibles à tirer : Lise pleure.

Je frappe à la porte. Elle me demande qui est là. Je lui fais savoir que c’est moi. Ce à quoi elle me répond de m’en aller, de la laisser tranquille. J’insiste. Elle finit par m’ouvrir. Je ne trouve pas mieux que de lui demander pourquoi elle pleure. Tout en séchant ses larmes elle me regarde l’air de dire : « En plus il a le culot de me demander pourquoi je pleure ! » C’est bien connu songe-t-elle sans doute à cette instant, les femmes pleurent parce que les hommes sont lâches. La réponse ne fait pas l’ombre d’un doute pour elle, et je ne suis pas sensé l’ignorer. C’est pourquoi elle ne me répond pas. Je n’ai pas à poser la question puisque la réponse est une évidence. C’est à cause de moi que Lise pleure. Et au fond de moi, je songe me rappelant d’autres situations : « C’est à cause de moi qu’elles pleurent » Le pluriel n’est pas une erreur. Je l’avais une fois de plus négligée.

Voilà comment les choses se sont déroulée, voilà comment j’en suis arrivé à cette situation : La nuit précédente, je suis arrivé chez elle comme un fanfaron, la bouche en cœur (bien évidemment). Elle, comme à son habitude, avait mis les petits plats dans les grands. Nous avions fait un bon dîner puis nous avions sans doute écouté quelques artistes de soûl musique du genre Lucy Pearl, Curtis Mayfield, Otis Reding, Marvin Gaye, etc. Après peut-être avions nous fait l’amour.

Seulement voilà que le jour se lève et moi avec. Je me précipite dans la cuisine, avale mon petit déjeuner, me faufile dans la salle de bain et après une toilette rapide, un baiser furtif déposé sur ses lèvres, je m’empresse de disparaître derrière la porte de Lise.
Cela faisait un peu plus de trois mois que nous étions ensemble et pendant tout ce temps, je ne songeais qu’à une seule chose : réussir à mener à termes mes recherches universitaires. Bref, je la négligeais.

C’est pourquoi ce matin après avoir séché ses larmes, Lise me fait comprendre que je suis trop dur avec elle et qu’elle ne se sent pas la force de pouvoir me supporter plus longtemps. Je la regarde, apathique, neutre. Lise pleure et moi je n’y arrive plus. Ma carapace est bien trop épaisse. Pourtant comme les mots me manquent, je passe mes mains dans ses boucles brunes. C’est qu’au fond de moi je sais les sentiments qu’elle m’inspire. La serrer dans mes bras ? Songez vous ?… Je ne me souviens pas d’avoir eu cet élan. Mais aujourd’hui que j’y repense, je me dis que si je ne l’ai pas fait j’aurais pourtant dû. Par contre je me souviens d’autre chose. Ce jour où Lise n’a de cesse de sécher ses larmes, elle doit aller travailler, alors j’attends qu’elle finisse de se préparer et je la suis. Nous voilà dans les couloirs de l’immeuble puis bientôt dans l’ascenseur. Un lourd silence pèse sur le couple bancal que nous formons. Je la regarde. Fragile. Elle esquisse un sourire. Mélancolie. Elle parle, s’interroge sur la logique de notre relation. Faut-il que nous continuions à nous fréquenter ? Ne ferrions nous pas mieux de nous dire adieu, comme nous y invitent les paroles de la chanson, avant que nous ne fussions trop vieux ? Les souvenirs que nous garderions alors de notre relation s’en trouveraient sans doute plus beaux, dit-elle, si nous décidions là, maintenant, de prendre des chemins différents voire même opposés.

À tout cela je ne réponds rien mais en mon for intérieur je pense : « Bon sang encore une qui veut me briser le cœur ! » En réalité pour que cela soit possible encore faut-il que mon pauvre cœur soit toujours en un seul morceau. Il se trouve juste que là ce n’est pas le cas. Je m’en rappelle sur l’instant, parce qu’on sollicite à nouveau cette région de ma personne dont la raison m’avait éloigné depuis bien longtemps.

Comme j’ai conscience que les individus compliqué ont intérêt d’être clair dans leurs propos sans quoi ils condamnés à vivre avec leurs bruits intérieurs, je n’éprouve aucune difficulté à faire comprendre à Lise que mes recherches universitaires me demandent un investissement énorme. Je lui explique que c’est la seule façon de m’y prendre sans quoi je risque d’échouer.

Et de tout évidence je n’envisage pas un seul instant cette éventualité. Il faut dire que je m’imaginais alors que la réussite de ce diplôme me sortirait de nombre de tracas que je trimballais depuis un certain nombre d’années. C’est donc avec le succès pour unique horizon que je me suis engagé dans ces recherches. Ni plus, ni moins. Lise devait ou pouvait attendre.

Pendant que nous parlons, nous nous éloignons de notre point de départ. Bientôt, l’immeuble n’est plus qu’un point situé loin derrière nous. Nous prenons la première rue à gauche en direction de la gare. Un peu avant d’atteindre la gare nous bifurquons à droite. Aujourd’hui nous avons décidé de ne pas prendre le train pour nous rendre dans la capitale. Nous quitterons donc Mantes-La-Jolie en bus. Après quoi nous prendrions le métro une fois sur Paris pour atteindre chacun nos destinations respectives. Mais en attendant le bus nous nous jouons la scène des ces douleurs qui résultent de l’incompréhension mutuelle qui est – crois-je – inhérente à toute relation amoureuse. Je ne sais si j’ai pris Lise dans mes bras à ce moment là. Mais si je ne l’ai pas fait je sais que j’aurais dû.

Ce n’est pas ce jour là que nous avons décidé de ne plus nous revoir mais ça aurait pu. Simple signe avant coureur. Maintenant je le sais. Il y a une autre chose que je sais également : ce jour où les larmes de Lise m'ont ouvert les yeux sur ma difficulté à concilier le passé et le présent, nous n’avons fait que reculer l’échéance dans l’espoir que les choses s’arrangeraient. Elles se sont sans doute atténuées puisque nous sommes restés un bon moment ensemble. Mais elles ne sont pas arrangées.
Certes, j’ai fini par obtenir mon diplôme avec une mention très bien, mais à quel prix ? À chaque instant je prenais le risque de mettre de côté ma relation avec Lise. Puis lorsque cela se produisait, comme rattrapé par ma conscience de l'importance qu'avait cette relation dans mon bien être je courais après Lise. Au final c'était un peu comme si dès le départ elle avait pris une longueur d’avance sur moi. Distance que je n’ai jamais vraiment réussi à rattraper

Je me souviens en effet d’un matin où, aux aguets derrière la porte d’un immeuble de Mantes-la-Jolie, j’ai entendu de longs sanglots qui en auraient fait fuir plus d’un. Mais moi mon cœur compliqué m’a conseillé de tenter de comprendre la raison de ses pleurs. Je voulais savoir pourquoi les choses me semblaient si alambiqués alors qu’en apparence elles pouvaient être beaucoup plus simple. Aujourd’hui encore je cherche une réponse à cette question bien que plus le temps passe, je sois de plus en plus convaincu qu’il n’y a pas de réponse définitive à cette interrogation. Toutefois, je me rassure en me disant que de cette expérience j’ai su tirer un enseignement à savoir qu’il ne faut pas que je m’éloigne trop longtemps de cette région de ma personne qui est généralement désigné comme le lieu où siègent nos émotions.

Dagara Dakin

29/07/2012

FRIDA




En ce jour du 23 juin 2001, juste après le réveil, je songe à lire un article de John Berger. L’article paru dans Le Monde est fort bien écrit. Du moins, j’en apprécie le style. Le sujet : l’exposition “ Diego Rivera – Frida Khalo ” qui s’est tenue au musée Maillol à Paris en 1998 (entre le mois de juin et celui de septembre).

L’auteur se concentre plus sur la figure emblématique et légendaire de Frida Khalo que sur celle de Diego Rivera. On y apprend ainsi que Frida Khalo a été victime de la polio puis estropiée dans un accident d’autobus. À croire que sa vie est tout droit tirée d’une chanson réaliste ; ce qui ne fait qu’en accroître la dimension légendaire.

En lisant ces quelques lignes où l’écrivain anglais imagine l’artiste assise devant son miroir et se pomponnant, je songe à la toile de Ernst Ludwig Kirchner intitulée “ La Toilette, Femme au miroir ”. Voici ce qu’écrit John Berger : “ On imagine sans peine le reflet de son visage dans le miroir, les sombres sourcils qui se rejoignaient naturellement et que son khôl accentuait et métamorphosait en panthère noire surplombant ses deux yeux indescriptibles (des yeux dont on ne se souvient que si l’on ferme les siens !) ” Certes, le tableau de Ernst Ludwig Kirchner n’a sans aucun doute rien à voir avec la personne de Frida Khalo. La toile date de 1913 et je ne pense pas que l’artiste expressionniste allemand ait eu un quelconque contact avec la peintre Mexicaine. Quant au texte de John Berger il date de 1998, période à laquelle nous savons que les deux artistes dont il est ici question n’appartiennent plus. Ils relèvent désormais du passé, de l’histoire. Aussi, je sais pertinemment que ce n’est que mon esprit et sa capacité à divaguer qui, associant une image à un texte, m’amène à songer à l’œuvre de E. L. Kirchner. La question qu’il me semble important de me poser reste : pourquoi est-ce à l’œuvre de Kirchner que je pense et non, par exemple, à celle d’un Vélasquez peignant cette splendide Vénus au miroir (1648-1651) ?
Celle-ci, allongée de côté sur un lit, dos au spectateur, offre à voir ses formes généreuses. Appuyée sur son bras droit, elle tient sa tête de sa main droite comme pour mieux nous l’offrir à voir dans ce miroir ovale qui lui fait face. Les tons qui dominent dans cette œuvre de Vélasquez sont propres à l’art espagnol de cette période, à savoir le noir. Nous sommes en effet en plein dans cette époque ou la qualificatif de ténébrisme était appliquée aux œuvres espagnoles faisant un usage appuyé de la couleur noir ou plus généralement des teintes sombres. Pourquoi n’est-ce pas à La Vénus au miroir de Vélasquez que je songe ?
Les seules explications qui me viennent à l’esprit pour justifier le pourquoi du comment j’ai immédiatement penser à l’œuvre de E. L. Kirchner sont les suivantes : la femme qui y figure est peut-être trop sensuelle (Frida Khalo selon les dires l’était), la peinture y est trop léchée, trop soignée. Par ailleurs, une vision trop nette du visage de cette Espagnole qui, en ces temps lointains, s’était offerte dans toute sa nudité au regard du peintre, la rend par trop identifiable. Il ne m’est donc difficile de fabuler sur son identité. Et ce, bien que j’ignore tout d’elle, et que le thème du tableau fasse référence à la mythique déesse de l’Amour. L’absence d’image et par conséquent de preuve matériel d’identification d’un individu laisse le champ ouvert à l’imagination. Libre de toute référence et de tout repère, elle court.

Mais ces explications ne suffisent pas, il me faut aller plus avant. Aussi me faut-il ajouter que la Femme au miroir de E. L. Kirchner est de dos. Assise sur une chaise elle fait ou défait sa coiffure devant la glace. Les traits que l’artiste lui confère sont anguleux, rigides. Sa mine est triste voire même sombre, limite dramatique, lugubre. Elle est à sa toilette, ce qui n’est pas le cas dans l’œuvre de Vélasquez. De plus, chez ce dernier il y a dans le regard du modèle une sorte d’espièglerie qui nous éloigne totalement de l’idée de la toilette et ajoute une dimension érotique à la scène. Rien de tout ça ne transpire dans la toile de Kirchner. L’artiste semble plutôt vouloir sonder l’âme de cette figure féminine. Le miroir comme reflet de l’âme en somme. Il en ressort un sentiment de froideur malgré les tons chauds employés et le tout est dénué de sensualité. Trop d’angles, pas assez de courbes, rien que des lignes brisées. La chair est froide chez Kirchner, chaude chez Vélasquez et ce malgré la dominance des tons froids. La preuve donc que la couleur importe de façon moindre que la forme dans le dessin de l’archétype que nous nous faisons de la féminité.

Il est dit de Frida Khalo qu’elle était une belle femme, et ses frasques amoureuses avec Diego Rivera de même que sa liaison sulfureuse d’avec Trostki sont censées nous le rappeler, nous le confirmer même, au cas où nous en douterions.

Quoi qu’il en soit, moi, c’est à la toile de Kirchner que je songe lorsqu’en ce jour de juin 2001 je lis cet article de John Berger sur l’exposition Frida Khalo et Diego Rivera.
Sans doute est-ce parce que je m’imagine cette femme que l’on dit charmante et sensuelle assise dans sa chaise roulante devant son miroir. Et j’ai beau être ouvert d’esprit et savoir que l’état physique n’enlève que si peu parfois au charme d’une personne, je n’arrive pas à m’ôter cette image de la Femme au miroir de Kirchner de l’esprit. En effet, je n’arrive pas à dissocier les angles, les lignes rigides, voire brisées, desquelles Kirchner a extrait sa Femme au miroir, des traits – que j’imagine marquées - de cette pauvre Frida Khalo à qui la vie n’a en définitive pas fait de cadeau.

L’écrivain anglais rapporte qu’elle disait devant son miroir : “ Je m’habille pour le paradis ”. Et je me dis que oui… Dans le fond, que pouvait-elle dire d’autre puisqu’ici bas pour elle c’était forcément l’Enfer.

Il paraîtrait aussi que peu avant de mourir dans un élan désespéré elle aurait lancé un vibrant : “ Viva la vida !”. Alors je m’interroge : n’était-ce pas parce qu’au moment de mourir, de passer de l’autre côté de la frontière – qui sépare l’Ici et l’Ailleurs – dans un dernier doute elle s’est dit : “ Et si le Paradis c’était ici ?”.
Oui ici bas, dans cette vie où, elle – Femme au miroir (miroir qui ne lui renvoyait qu’une image brisée d’elle-même) - avait vécu l’enfer.
L’angoisse ultime, en somme, puisque sur le point d’entrer dans ce qu’elle a toujours considéré comme le Paradis, elle semble perdre la foi en cette croyance qui peut-être jusqu’ici l’aidait encore à vivre en attendant une vie meilleure qui se situe après la mort. Viva la vida ! Un formidable pied de nez aussi à cette formule hispanophone qui laisse à penser que l’on souhaite glorifier la mort : « Viva la muerte ! ». Mais de quelle vie parle Frida Khalo ?

C’est en me posant cette ultime question que se dévoile à moi une autre possibilité ; une autre interprétation s’offre à moi quant au sens de ce cri. Et si ce n’était qu’un pied de nez ?… Je veux dire… : Après tout, la vida que célèbre Frida dans ce dernier cri, n’est peut-être que celle qui se trouve là où elle s’en va parez de ses plus beaux atours, elle qui “ s’habille pour le Paradis ”.
Vu sous cet angle on perçoit mieux le paradoxe qui habitait l’artiste. Il en résulte une drôle d’inversion qui fait de cette vie un monde de mort et de l’au-delà un monde où résiderait la vraie vie. Une conception judéo-chrétienne de l’existence, somme toute.
En définitive, même si rien ici bas n’est définitif, le doute subsiste. Car de ces deux interprétations quelle est la plus juste ?
Frida Khalo emporte son mystère dans la tombe. La légende est sauve.

Dagara

24/09/2011

L'horloge parlante


L’homme s’est engouffré juste à temps dans la rame du RER. Et aussitôt les portes se sont refermées derrière lui. Il sembla éprouver un grand soulagement.
Et je pensais : “ petite victoire rend les grandes défaites moins amères ”.
Son allure générale en disait long sur sa personne : veste trop large et attaché-case immensément disproportionné.

Il jeta son regard de myope par delà ses verres sur l’assemblée, puis, ne pouvant distinguer plus loin que le bout de son nez, se ravisa.
Il rabattit alors un de ses yeux sur le cadran de la montre qu’il portait à son poignet gauche. Puis, dans une lutte quasi désespérée avec son attaché-case, dont il ne savait décidément quoi faire, il tenta de lire l’heure.
Voyant cela j’annonçais : “ Il est quinze heure dix, Monsieur ! ” Il sembla se tranquilliser et, avec un large sourire qui était censé m’être adressé, lança un franc “ Merci !”.
Un postillon se fraya un chemin entre ses lèvres, vola dans l’air et vint s’écraser telle mouche imbibée de trop de bière sur le col de ma chemise. Cela m’apprendrait à prendre les gens en pitié.

Il me faisait l’impression d’un homme pressé. Vous savez... le genre de personnes qui cherchent encore le sens de la morale de la fable du lièvre et de la tortue, commettent des erreurs et se disent toujours qu’ils auront le temps d’y revenir dès qu’ils auront trouvé un moment pour se poser et qui passent leur temps à courir après le temps perdu qu'ils n'arrivent jamais à rattraper. Ce dernier ayant toujours une longueur d'avance sur eux, ou navigant aisément d'un fuseau horaire à un autre.

Certes, ce n’est point par mauvaise volonté, mais juste parce qu’il fait continuellement les mauvais choix.
Voyez sa veste par exemple, j’imagine qu’il l’aura racheté à un ami qui, parce qu’elle ne lui convenait pas, a soutenu mordicus à l’homme pressé qu’elle lui irait à ravir. Ce dernier a bien sûr hésité - il n’est pas con - une seconde ou deux puis il a essayé cette fichue veste, dont la seule évocation lui avait fait pressentir la mauvaise affaire. Mais bon, il voulait faire plaisir à son ami.

Après l’avoir essayée il s’est cru obligé de l’acheter – il fallait bien qu’il rende service à son comparse – ce qui pour lui revenait à faire preuve de courage.
Le voilà maintenant qui comme pour se punir de cette lâcheté non assumée se sent contraint de la porter.

Quant à la montre qu’il arbore fièrement à son poignet gauche, j’imagine que dès l’instant où il l’a acquise elle s’est mise à déconner, n’indiquant jamais la bonne heure, ne faisant jamais son bonheur.
Il chercha tout naturellement à remédier à ce problème et à la mettre à l’heure. Mais pour cela il choisit une horloge qui elle non plus n’indiquait pas l’heure exacte.
Finalement lassé des désagréments causés par ses retards successifs, il s’en référa à un collègue de bureau lequel lui conseilla de s’adresser à l’horloge parlante.
Plutôt que de suivre ce conseil avisé, l’homme pressé prit l’initiative d’avancer sa montre d’une heure. Ainsi, sa logique aidant, il pensait qu’il aurait un peu de temps devant lui.

Seulement voilà ! Le jour où il eut cette idée de génie, on annonçait partout aux infos le passage à l’heure d’été. Il fallait par conséquent avancer sa montre d’une heure. L’homme pressé n’a pas le temps de lire les journaux ni d’écouter les informations télévisées ou radiodiffusées. C’est donc en toute logique qu’il arrive à nouveau en retard à son lieu de travail.

Se défaire de sa montre, peut-être ? Il n'y songe pas une seule seconde. Son lien avec elle est comme celle de certains individus avec leur passé. Une vieille histoire que l'on traine le coeur emplit de nostalgie, d'amertume et de regret. Un amas de sentiment d'où jamais ne sourd une once d'éclaircie.

L'homme court...

Dépité, ce matin il s’est enfin décidé, entre deux retards, à téléphoner à l’horloge parlante. À l’autre bout du fil une charmante voix féminine lui a annoncé avec une certaine nonchalance qu’en raison d’un mouvement social en protestation contre le principe de l’heure d’été, le personnel chargé d’annoncer l’heure n’était pas en mesure de lui donner satisfaction.

Quelque peu décontenancé et agacé, l’homme a violemment raccroché le combiné, est sorti en trombe de chez lui et a foncé en direction de l’ascenseur dont les portes étaient sur le point de se refermer. Il eut juste le temps de se faufiler dans l’entrebâillement. Là, manquant d’écraser les quelques passagers qui s’y tenaient sagement, tout en s’excusant et envoyant une flopée de postillons voler dans l’air, il éprouva un immense soulagement. Sentiment que les quelques passagers ne manquaient pas de juger déplacé.

Mais pour l’homme pressé c’était toujours ça de pris sur le temps qu’il aurait perdu s’il n’avait réussi à s’introduire dans cette satanée machine qui monte et qui descend.

Le chemin que l’homme a parcouru avant d’atterrir dans la rame du RER où je me trouve à l’heure où je me surprends à le scruter sous toutes les coutures, devait - j’en suis certain - être parsemé d’innombrables embûches. J’en veux pour preuve qu’une fois le RER arrivé à la station où l’homme devait descendre, j’ai remarqué qu’il avait laissé derrière lui des traces d’un étron que je supposais d’origine canine – étant donné que c’est le genre de truc qui fleurit sur le pavé parisien. Il collait à la semelle de l’homme pressé comme la poisse à la peau de certains individus.

Le soir en rentrant chez moi, je repensais à cet homme entrevu dans l’après-midi. Je l’avais certainement déjà vu quelque part, mais impossible de me souvenir dans quelles circonstances, ni où.
Une idée chassant l’autre j’en concluais que certains d’entre nous n’avaient décidément pas la vie facile. Mais en voulant regarder mon emploi du temps pour le lendemain je constatais avec effarement que j’avais pour la énième fois raté mon rendez-vous avec ma petite amie. Enfin, je pensais “ ma petite amie ” mais les circonstances étant ce qu’elles sont je doute fortement qu’elle me porte encore dans son cœur.

Oui ! J’avais déjà vu cet homme quelque part : n’était-ce pas le père de ma presque plus du tout amie ?

Décidément, la vitesse grise, mais l’ivresse qu’elle procure se nomme l’oubli.


Dagara Dakin

23/08/2011

L'amour du temps de Marvel


Lundi 8 juin 00h07. Tandis qu'il explosait ses yeux sur l'écran géant d'un cinéma situé quai de Seine à Paris, sa petite amie téléphonait et laissait un message sur son répondeur. L'homme araignée faisait des pirouettes dans le bleu du ciel de New York et sa bravoure l'amenait à sauver la vie de millier de personnes. Mais lui - à la manière de ses personnages, pâles et parfois sans consistance, qui ne sont jamais au bon endroit au bon moment et qui plus tard passe leur temps à le regretter, et tenter de réparer cette absence en la remplissant de trop de présence - lui n'était pas là pour recevoir un simple appel téléphonique. Quel information renfermait ce message au juste :

"Je m'en vais, je pars, je suis parti loin de toi, il y a bien longtemps de cela, mais aujourd'hui je m'éloigne encore un peu plus plus. Je pars pour la Yougoslavie, c'est ainsi, c'est de ma vie dont il s'agit. Rester avec toi reviendrait à fuir mon être et ça je ne peux me l'imaginer. Je ne le supporterai pas et toi encore moins. Alors voilà, bien qu'il y ait de cela maintenant deux mois que je sois retourné en Pologne, ce n'est que maintenant que je t'appelle. J'aurais voulu le faire bien avant mais, je ne voulais pas, pour me préserver de ne pas pouvoir partir aussi loin que mon coeur le désir. Et si ce geste signifie pour toi que je ne t'aime pas, alors c'est que décidément nous ne nous comprenons pas. L'amour de nos jours doit se jouer du temps et de la distance. C'est ainsi qu'ont évolué les relations humaines ces derniers temps, elles doivent s'accommoder de la distance sans quoi nous nous condamnons à nous vider de tout sentiment et de tous liens. Je t'aime, je pense à toi, j'essaierais à nouveau peut-être plus tard de te joindre"

À l'écoute de ce message, le personnage principal du récit ne sait plus quoi pensé. Il est un peu désarçonné. Que dire ? Que faire ? Tout cela a-t-il un sens qui lui échapperait soudain ? Rien de tout cela décide-t-il au final. Un sourire se dessine sur son visage qui dit la joie d'avoir pu entendre la voix de sa bien aimée. Un instant il ne sait quoi faire mais désormais il sait qu'elle l'aime et qu'elle l'a aimé. Cela lui suffit amplement, de toute façon, il n'a pas d'autre choix que de se contenter ou non de ce qu'elle lui propose, alors il l'accepte. Mais cet état ne dure pas longtemps. Le voilà qui se remet à cogiter : J'aime, mais je suis loin, loin de toi, loin de tout, loin de ce qui somme toute m'importe. Pendant que je me prenais pour un super héros voltigeant entre les tours de la "capitale du monde", la personne la plus anodine mais la plus importante à mes yeux se faisait la malle à mille et un lieu de moi. Sauver le monde qu'il disait ! Oui mais moi qui me sauvera ?"

Il est arrivé chez lui et le message clignotait sur le répondeur de son téléphone, un pressentiment étrange l'a alors envahit. Puis une question a fusée dans son esprit : "Et si c'était elle ?" Et oui c'était bel et bien elle. Seulement, alors qu'il s'attendait à ce qu'elle lui annonce qu'elle était dans un lieu où il pourrait la joindre plus tard, il n'en fut rien. Bien au contraire. Elle s'éloignait.

Lui qui avait toujours rêvé d'une histoire d'amour à distance, le voilà servi. Sa théorie concernant les relations à distance était somme toute simple : il pensait que cette dernière consoliderait les liens qui unissent deux êtres. Seulement le voilà qui se sens dépassé par la situation. C'est une chose que d'imaginer une situation, s'en une autre que de la vivre. À distance il ne faut pas trop faire dans les sentiments sans quoi on est condamné à ne ressentir que douleur et attente. C'est pourquoi durant une longue période de son existence le personnage principal avait enfoui ses sentiments au plus profond de son inconscient, inconscient qu'il était. Heureusement pour lui cette part humaine qu'il cherchait de la sorte à mettre en veille s'est réveillé par un bel été de l'année 1996. Il s'en souvient encore comme si c'était hier. Il se voit encore assis dans la solitude la plus complète de son bureau. Et voilà que la sonnette de son domicile se met à résonner alors qu'il ne s'attend à aucune visite. Il descend les marches et lorsqu'il ouvre la porte, par un de ses effets étranges que, bien souvent, seul le cinéma est capable de nous offrir, il voit se détacher à contre jour une figure féminine sous le charme de laquelle il tombe instantanément.

Les sentiments sont une alchimie qui sollicite la participation de tous nos sens. Voilà pourquoi nous employons l'expression tomber quand on est sous l'emprise de l'amour. La perte de nos repères est le fondement même de ce sentiment. Le personnage principal du récit à perdu ses repères le jour où il a rencontré cette femme qui aujourd'hui se trouve à une extrémité géographique autre que la sienne un peu comme à une autre extrémité du temps. Depuis ce jour là il apprend à vivre avec ses sentiments. Super pouvoir que les sentiments. C'est devenu sa force mais c'est également son point faible.

L'homme araignée tisse sa toile sur l'écran. Il renonce à l'amour. Notre personnage principal trouve ça beau, mais triste. L'homme araignée choisit sa destinée. Plutôt que l'amour d'un être cher, fait de sang, de chair et d'os, il choisit de sauver le monde plutôt que de ne s'attacher qu'à l'amour d'une personne. À cet instant précis du récit nous nageons en plein dans ce que ce que je nomme le complexe du héros et que décrit si bien le poète Rainer Maria Rilke dans son recueil intitulé les Élégies de Duino. "Le héros ne connaît que les haltes du repos de l'amour".

L'homme araignée choisit la masse plutôt que l'individu, et notre personnage principal de s'interroger en sortant de la séance : mais que choisit-il au juste ?

Voilà une bonne question.

La masse étant par définition indéfinie, j'en conclu en toute logique que l'homme araignée ne sait pas ce qu'il choisit. Ou alors qu'il ne veut pas choisir. Je serais même tenté de dire qu'il ne choisit rien, qu'il ne choisit pas, et qu'il se trompe en croyant choisir en agissant de la sorte. Il ne s'engage pas. Il refuse l'engagement. Or peut-il prétendre vouloir sauver le monde en refusant de s'engager? Pour qu'elle raison sauverait-il le monde alors qu'il n'est pas capable de s'investir pour une seule personne? Alors qu'il n'est pas près à défendre la singularité, qui elle seule permet d'extraire l'individu de la masse, le responsabiliser et donc par ricochet se responsabiliser lui-même. Comment pourrait-il s'investir pour le monde, et entier de surcroît ? Alors que lui, qui est un monde à lui seul, n'est pas entier ? D'ailleurs parlons de l'entièreté du monde selon les fictions américaines. Bien souvent elle se limite au seul territoire de l'Amérique du Nord. À croire que le monde se limite à cette inique intimité, cette unique partie du monde, le leur. Pas de vision réellement panoramique ou si peu.

Sur le message laissé sur le répondeur du personnage principal, sa petite amie n'a pas laissé de numéro ou il pourrait la joindre. Alors bien qu'il était heureux d'entendre sa voix pleine de poésie et de musicalité, voilà que l'angoisse le saisi soudain. Une flopée de questions se déverse dans son cerveau. Il se sent perdu. Aurais-je un jour de ses nouvelles? se demande-t-il. Comment vais-je faire ? Qu'allons nous devenir ?

Son amie appelait d'une cabine téléphonique et il est impossible au personnage principal de trouver un quelconque moyen à sa portée pour la joindre. Il ne lui reste donc plus qu'à espérer que cette dernière tiendra la promesse qu'elle lui a faite de le rappeler dès qu'elle le pourrait. Alors il saura à quoi s'en tenir. D'ici là, disons qu'il nage dans le flou artistique le plus complet. Mais le message ne se termine pas exactement comme ça. En réalité son amie n'avait plus d'unités et sentant que bientôt elle ne pourrait plus lui parler, elle s'est mise à compter bizarrement, soit dit en passant : "Zéro, zéro, zéro" puis la ligne a coupé. Les combinés raccrochées. Fin de toutes combines. Adieu ma concubine.

Héros et zéro vont bien ensemble n'est-il pas ?

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