24/09/2011

L'horloge parlante


L’homme s’est engouffré juste à temps dans la rame du RER. Et aussitôt les portes se sont refermées derrière lui. Il sembla éprouver un grand soulagement.
Et je pensais : “ petite victoire rend les grandes défaites moins amères ”.
Son allure générale en disait long sur sa personne : veste trop large et attaché-case immensément disproportionné.

Il jeta son regard de myope par delà ses verres sur l’assemblée, puis, ne pouvant distinguer plus loin que le bout de son nez, se ravisa.
Il rabattit alors un de ses yeux sur le cadran de la montre qu’il portait à son poignet gauche. Puis, dans une lutte quasi désespérée avec son attaché-case, dont il ne savait décidément quoi faire, il tenta de lire l’heure.
Voyant cela j’annonçais : “ Il est quinze heure dix, Monsieur ! ” Il sembla se tranquilliser et, avec un large sourire qui était censé m’être adressé, lança un franc “ Merci !”.
Un postillon se fraya un chemin entre ses lèvres, vola dans l’air et vint s’écraser telle mouche imbibée de trop de bière sur le col de ma chemise. Cela m’apprendrait à prendre les gens en pitié.

Il me faisait l’impression d’un homme pressé. Vous savez... le genre de personnes qui cherchent encore le sens de la morale de la fable du lièvre et de la tortue, commettent des erreurs et se disent toujours qu’ils auront le temps d’y revenir dès qu’ils auront trouvé un moment pour se poser et qui passent leur temps à courir après le temps perdu qu'ils n'arrivent jamais à rattraper. Ce dernier ayant toujours une longueur d'avance sur eux, ou navigant aisément d'un fuseau horaire à un autre.

Certes, ce n’est point par mauvaise volonté, mais juste parce qu’il fait continuellement les mauvais choix.
Voyez sa veste par exemple, j’imagine qu’il l’aura racheté à un ami qui, parce qu’elle ne lui convenait pas, a soutenu mordicus à l’homme pressé qu’elle lui irait à ravir. Ce dernier a bien sûr hésité - il n’est pas con - une seconde ou deux puis il a essayé cette fichue veste, dont la seule évocation lui avait fait pressentir la mauvaise affaire. Mais bon, il voulait faire plaisir à son ami.

Après l’avoir essayée il s’est cru obligé de l’acheter – il fallait bien qu’il rende service à son comparse – ce qui pour lui revenait à faire preuve de courage.
Le voilà maintenant qui comme pour se punir de cette lâcheté non assumée se sent contraint de la porter.

Quant à la montre qu’il arbore fièrement à son poignet gauche, j’imagine que dès l’instant où il l’a acquise elle s’est mise à déconner, n’indiquant jamais la bonne heure, ne faisant jamais son bonheur.
Il chercha tout naturellement à remédier à ce problème et à la mettre à l’heure. Mais pour cela il choisit une horloge qui elle non plus n’indiquait pas l’heure exacte.
Finalement lassé des désagréments causés par ses retards successifs, il s’en référa à un collègue de bureau lequel lui conseilla de s’adresser à l’horloge parlante.
Plutôt que de suivre ce conseil avisé, l’homme pressé prit l’initiative d’avancer sa montre d’une heure. Ainsi, sa logique aidant, il pensait qu’il aurait un peu de temps devant lui.

Seulement voilà ! Le jour où il eut cette idée de génie, on annonçait partout aux infos le passage à l’heure d’été. Il fallait par conséquent avancer sa montre d’une heure. L’homme pressé n’a pas le temps de lire les journaux ni d’écouter les informations télévisées ou radiodiffusées. C’est donc en toute logique qu’il arrive à nouveau en retard à son lieu de travail.

Se défaire de sa montre, peut-être ? Il n'y songe pas une seule seconde. Son lien avec elle est comme celle de certains individus avec leur passé. Une vieille histoire que l'on traine le coeur emplit de nostalgie, d'amertume et de regret. Un amas de sentiment d'où jamais ne sourd une once d'éclaircie.

L'homme court...

Dépité, ce matin il s’est enfin décidé, entre deux retards, à téléphoner à l’horloge parlante. À l’autre bout du fil une charmante voix féminine lui a annoncé avec une certaine nonchalance qu’en raison d’un mouvement social en protestation contre le principe de l’heure d’été, le personnel chargé d’annoncer l’heure n’était pas en mesure de lui donner satisfaction.

Quelque peu décontenancé et agacé, l’homme a violemment raccroché le combiné, est sorti en trombe de chez lui et a foncé en direction de l’ascenseur dont les portes étaient sur le point de se refermer. Il eut juste le temps de se faufiler dans l’entrebâillement. Là, manquant d’écraser les quelques passagers qui s’y tenaient sagement, tout en s’excusant et envoyant une flopée de postillons voler dans l’air, il éprouva un immense soulagement. Sentiment que les quelques passagers ne manquaient pas de juger déplacé.

Mais pour l’homme pressé c’était toujours ça de pris sur le temps qu’il aurait perdu s’il n’avait réussi à s’introduire dans cette satanée machine qui monte et qui descend.

Le chemin que l’homme a parcouru avant d’atterrir dans la rame du RER où je me trouve à l’heure où je me surprends à le scruter sous toutes les coutures, devait - j’en suis certain - être parsemé d’innombrables embûches. J’en veux pour preuve qu’une fois le RER arrivé à la station où l’homme devait descendre, j’ai remarqué qu’il avait laissé derrière lui des traces d’un étron que je supposais d’origine canine – étant donné que c’est le genre de truc qui fleurit sur le pavé parisien. Il collait à la semelle de l’homme pressé comme la poisse à la peau de certains individus.

Le soir en rentrant chez moi, je repensais à cet homme entrevu dans l’après-midi. Je l’avais certainement déjà vu quelque part, mais impossible de me souvenir dans quelles circonstances, ni où.
Une idée chassant l’autre j’en concluais que certains d’entre nous n’avaient décidément pas la vie facile. Mais en voulant regarder mon emploi du temps pour le lendemain je constatais avec effarement que j’avais pour la énième fois raté mon rendez-vous avec ma petite amie. Enfin, je pensais “ ma petite amie ” mais les circonstances étant ce qu’elles sont je doute fortement qu’elle me porte encore dans son cœur.

Oui ! J’avais déjà vu cet homme quelque part : n’était-ce pas le père de ma presque plus du tout amie ?

Décidément, la vitesse grise, mais l’ivresse qu’elle procure se nomme l’oubli.


Dagara Dakin

26/08/2011

De l’exil comme territoire mental



Réflexion suite à la performance dansée de Qudus Onikeku
"My exile is in my head"

Le terme d’exil renvoie à la notion d’éloignement physique et géographique. Être ici physiquement mais être mentalement ailleurs. L’exil évoque ou convoque le lien au territoire. Mais dans le même temps ce que l’on en perçoit le plus souvent relève essentiellement de l’affect. De l’exil on garde nécessairement le sentiment de perte. Et pour cause, l’affect ne peut se passer ni du temps ni de l’espace encore moins des liens. La terre d'exil ne peut faire office ni de lieu, ni de territoire, car du territoire d'accueil, l'exilé ne veut pas en réalité tant qu'il a en tête les sensations, les sentiments passés, vécus sur la terre dont il a du s'éloigner et qu’il n’a de cesse de sublimer. Et d’ailleurs, l’exilé n’est pas dans un rapport de conquête, il ne tient pas à s’installer. Tout juste aimerait-il pouvoir vivre son exile sans trop de tracas. Il adopte bien plus souvent l’attitude du pénitent que la posture du conquérant. L’humilité est le seul habit dont il veut se parer pour, d’une part, pouvoir aborder ceux qui viendraient à sa rencontre ou qui lui proposeraient le gîte et le couvert. Et d’autre part, parce que sentimentalement démuni, même si par un pur hasard il se trouvait être un homme ou une femme fortunée. Ce n'est pas d'un manque de territoire dont souffre l'exilé, mais de sentiments, de sensations, de liens forts autrefois réels, aujourd’hui fictifs et qui le rassuraient, lui prouvaient son existence. Seulement voilà, il a du abandonner tout ce qui faisait ce qu'il était. Le voilà maintenant étranger parmi d’autres mais avant tout étranger à lui-même puisque dans les autres, ceux qui l’entourent, l’exilé ne reconnaît pas immédiatement ses semblables encore moins quand ceux-ci le renvoient sans cesse dans cet ailleurs qui n’est plus qu’une fiction. L’exilé se retrouve de ce fait en situation précaire, et par conséquent plus sensible. La situation de fragilité dans laquelle plonge l’exil peut être une force pour tout exilé qui réussi à surmonter cette épreuve.

Mais il peut aussi mener l’individu qui le subit dans une impasse, parce que de fait il ne s'y est pas et n’y était pas préparé. Sa posture de départ est donc celle du refus. Il adopte l’attitude de la victime. Il a le sentiment de devoir recommencer tout à zéro et se refuse à reprendre des chemins qu'il a déjà empruntés. D'autant plus qu'il les sait escarpés, et moralement usant. Mettant son moral et son éthique, que dis-je, sa morale, à rude épreuve. Dans son for intérieur grondent des formules qui disent que s'il avait pu, et bien il s'en serait passé de cette situation. Oui... mais le voilà contraint et forcer à vivre.

L’exil n’est pas un choix

L’on serait tenté de croire qu'il existe deux types d’exils, des exils volontaires et désirés, et d'autres non souhaités, non choisis, subis, subitement, sans préavis. Un peu comme une naissance avant terme. Mais si l’on veut être plus juste on ne parlerait pas d’exil, s’il s’agit d’une démarche motivé et volontaire. Il serait plus exact de parler d’aventure, de tourisme ou de je ne sais quoi. Car l’exil est forcément involontaire.

Dans l’aventure il y a une dimension jubilatoire qu'il ne saurait y avoir dans l’exil. L’aventurier vit sa condition comme une épreuve dont il est pleinement conscient et qu'il accepte d'affronter parce qu’il a choisi cette situation de « mise en jeu de son existence » avec beaucoup de guillemets. Par conséquent il l’assume. Il le doit. C’est ainsi, ainsi soit-il, donc ! Il n’a pas d’autre choix possible. Le choix il l’a déjà fait et ne peut revenir en arrière. Sans quoi il portera sur lui, tout le reste de son vivant, l’affront que connaissent ceux qui n’assument pas leurs choix. Avec le lot de frustrations, de mauvais sentiments, tels que l’envie, la jalousie, la rancœur, etc. que cela suppose. Il lui arrivera même parfois de plonger à corps perdu dans la mauvaise foi, juste pour garder un semblant d’espace vital face aux visages accusateurs réels ou fictifs que sa paranoïa naissante exacerbera. Seulement, étant donné qu'il s'agit d'un choix, peut-on réellement parler de péril en la demeure?

Ne devrait-on pas plutôt parler de jeu de la mort, ou pour être moins dans des références cinématographiques, de mise en situation, d'immersion total s'approchant le plus possible de la réalité? L'aventurier volontaire a logiquement prévu toutes les éventualités. Enfin… Toutes sauf les imprévus puisque par définition ceux-ci ne peuvent se prévoir et c'est bien là que se trouve le danger réel, potentiel mais imaginaire, avant tout, tant que ne se produit pas l'imprévu.

De la mort ne parlons plus

A l’inverse, l'exil est une situation d'urgence, qui, de ce fait, oblige à agir rapidement, à prendre des décisions presque au quart de tour. Trouver une solution à tous les tracas, angoisses, qu'il implique. L'exilé éprouve une soif inextinguible d'action, car il met sa vie en péril parce que suspendu au bon vouloir des administrations, de la terre d’exil et de la qualité des nouveaux liens qu’il réussira à y tisser. Et surtout parce qu'une vie mentale ne peut suffire. Le rêve ou souhait de tout exilé qui se respecte est de devenir ou d'être un citoyen, d'avoir prise sur les choses qui l'entoure. C'est entre autre de sa citoyenneté que le prive sa condition d'exilé. Rien d'étonnant donc comme le rapporte Edward Saïd que l'on trouve parmi les exilés un grand nombre de militants politiques. Mais en terre d'exil, l'exilé court après le passé et non l'avenir. Et s'il vient à se projeter vers l'avenir, il ne l'envisage pas à l'endroit où il se trouve. Parce que bien souvent il ne trouve pas légitime le fait de pouvoir prendre part à la vie civile du pays d'accueil. D'autre part, les autorités du pays d'accueil n'ont de cesse de lui rappelé, tout comme elles le font avec l'immigré ou le migrant, qu'il n'est pas chez lui. Que ce fameux "chez-lui" se trouve ailleurs. Le revoilà donc poussé à une existence mentale. Ce qui exacerbe son désir d'agir sur le réel n'est rien d'autre que ça trop grande conscience du caractère éphémère des choses et de l'existence humaine. Sa trop grande conscience de la mort. Il en fait les frais, il en éprouve la réalité. Bien évidemment il est sujet à la paranoïa mais il faut dire que nombre de faits l'y pousse, l'y invite, l'incite à côtoyer ces régions obscures.


Edward Saïd, toujours lui, affirme que dans la communauté fictive que constitue les exilés, nombreux sont les romanciers, et autres intellectuels. Il faut dire que l’imagination est très sollicitée dans une telle situation. Maintenant, dire que seul l’exil justifie cette propension à l’imaginaire, c’est sans doute exagérer. Disons que chez certaines personnes cette condition est un facteur déterminant dans l’expression d’un tel penchant.

Ce qui peut paraître paradoxal ici et qui, si l’on y réfléchit bien ne relève en rien du paradoxe, c’est qu’en définitive cette imagination débordante que l’on prête aux exilés est une projection vers un ailleurs qui s’enracine non pas dans l’avenir mais dans le passé. Le présent n’existe pas parce que l’exilé s’y refuse souvent. Et peu nombreux sont les éléments qui lui donne envie d'y adhérer ou de le poursuivre. Pourtant, le présent serait un présent, un cadeau, un don pour lui.

Il faut qu’il y ait connexion entre le passé et le présent pour que l’avenir soit envisagé comme quelque chose de tangible, de possible. D’où la danse qui sollicite le corps et la tête dans cette quête d'unité de l'individu exilé. Être présent pour ne faire qu’un. Et finalement être.

La frontière qui sépare la condition de l’exilé, de celle du migrant ou du voyageur aventurier est très mince. L’exil est forcé, le voyage entend un retour possible et même programmé. La migration entend un retour éventuel mais bien souvent ce retour est contrarié parce que soumis à la qualité des conditions de la migration. Le migrant peut se retrouver dans la situation de l’exilé, si par malchance le retour se trouve compromis et c’est bien souvent le cas. Il n’en demeure pas moins un migrant ou un immigré, selon. L’exil s’apparente à la migration parce qu’il sous-entend un retour possible. Seulement, tout comme la migration, le retour n’est pas toujours envisageable. Car d’une part, le retour est conditionné par la situation dans laquelle se trouve le pays d’origine. L’exil ayant souvent partie liée avec le politique. D’autre part, parce que l’être humain est sujet, avec l’âge, à un désir profond d’enracinement. Et c’est bien souvent à contre cœur que l’exilé s’installe définitivement dans le pays d’accueil. Mais il n’en demeure pas moins un exilé. C’est sa condition première, c’est cette dernière qui explique sa situation présente.

Et Andreï Makine de souligner face à un Bernard Pivot intrigué : « l’exil c'est la mort… C’est une forme de mort ». Mais de la mort ne parlons plus, Bernard pivote puis rebondi sur une autre question, et comme l’exige la bien séance, l’homme ne doit pas se mettre à nu et la vie de l’exilé est une vie nue, il est donc toujours prompt à se livrer dans l’espoir que son interlocuteur, lui jettera sur le corps un voile de pudeur. Cependant, Makine sait ce qui arrive à ceux qui se sont risqués dans ces domaines. Cham le fils cadet de Noé a raillé la nudité de son père, tandis que Sem et Japhet les fils aînés la recouvrèrent d’un voile. Il n’y a donc pas à dire, il y a des lieux de décence. Se mettre à nu devant un animateur télé n’est pas dans les mœurs d’Andreï Makine. La pudeur prend donc le dessus, d’autant que celui qui pose les questions est chez lui, il peut avoir la curiosité malsaine ou jouer de sa position, se sachant en position de force. Il faut dire que c’est dans son décor, dans son intérieur, sur son territoire que se joue la scène.

Que celui-ci soit virtuel ou réel, l’exil ne peut se défaire de la géographie. L’avènement de l’internet a sans doute à jamais modifié la donne pour ceux qui vivent l’éloignement mais plus encore pour l’exilé. Il semblerait en effet que sur l’échelle de la douleur qui découle de l’éloignement non désiré, l’exilé se situe sur la crête de cette mesure imaginaire. Mais nous ne l’ignorons point et si tel n’est pas le cas, bien vite nous l’apprendrons : « on ne peut supprimer la douleur, tout au plus peut-on l’atténuer ». En son temps Edward Saïd disait de cette tristesse qu’elle n’est pas surmontable, nous sommes donc tenté de dire que les nouvelles technologies de l’information ont changer ou sont, peut-être, en train de changer la donne.

Dans les « pas » de Bartleby


Quoi qu’il en soit, s'exiler c'est prendre le risque d'y laisser sa peau. Nous sommes donc tous quelque part des exilés potentiels. L’existence est un exil.
En effet, dès lors que nous venons au monde nous sommes confrontés, arrivés à un certain âge au fait qu’il faille choisir. Exilé du confort, du cocon, de la matrice mère, nous devons vivre où alors nous mourons. Et tant que nous éprouvons le complexe de Jonas, ou de Peter Pan, selon, c'est à dire, tant que nous nous refusons à affronter le monde adulte, nous sommes coincés entre la vie et la mort. D’où l’expression, « grandir c’est choisir ». Il arrive même parfois que nous croyions vivre et que soudain un élément vienne nous donner la sensation du contraire. Commence alors les grandes interrogations intellectuelles que suscite, engendre, l'exil... Commence donc l'exil.

« Être ou ne pas être, telle est la question », fait dire Shakespeare à Hamlet.

Assumer ses choix ou ne pas… Bartleby le personnage de Herman Melville, « prefer not to… » Et on le sait définitivement exilé de l’existence humaine. Il se marginalise. Au final, son choix c’est « de ne pas… ». Dans le fond, tout exilé marche quelque part dans les "pas" de Bartleby. La condition de ce dernier lui pend au nez.

Exit, par ici la sorti… Existe, crée des liens


Recréer du lien en terre d’exil est plus que nécessaire, vital. Aussi, toujours sur le fil du rasoir, les sens trop aiguisés, l’exilé se retrouve comme mise à nu, le seul repaire ou repère qu'il ait encore reste la mémoire, le souvenir. On le dit souvent à fleur de peau, comme crispé sur lui-même, ne laissant que difficilement les sensations du nouvel environnement prendre place en lui. Mais ce qu'il ignore, c'est que bien qu'il se refuse à sentir - vivant souvent dans le ressenti - il n'empêche qu'il éprouve des sensations malgré-lui. Simple principe de défense que son organisme a mis en place pour maintenir malgré tout l'individu en contact avec le terrain sur lequel il se meut. Mais, dans son for intérieur, l’exilé habite dans sa tête. Le territoire du corps ayant été déserté dès l’instant où progressivement, le temps passant comme une bande son, la distance avec le pays d’origine se creusait. Le temps et l’espace ayant partie lié, plus le temps passe plus l’écart se creuse. Il n’est qu’à se souvenir de l’équation utilisé pour calculer le temps écoulé : Temps, égale distance divisée par la vitesse.

La posture de l’exilé est férocement ambivalente. D’un côté il ne peut se contenter de vivre dans le souvenir et de l’autre il ne veut trop s’installer sur la terre d’accueil. Mais souvenons nous toujours que cette ambivalence n'est pas de son seul fait. N'oublions pas que les autorités de la terre d'accueil y sont pour quelque chose. Par ailleurs, on se méfie toujours lorsque fragilisé, comme écorché vif l'accueil semble trop idyllique. La question qui trotte toujours dans nos têtes, est : "qu'attend-t-on de moi en retour ? " Ou alors : "Quand viendra la claque ?" Bref, l'exilé est sur la réserve, sur le qui-vive. Il y a ce que veut le cœur et ce que réclame le corps.

Que cesse l’absence


Ce que dit la performance dansée de Qudus Onikeku « My exile is in my head » est dans le prolongement de ce que j’avance ici.
Le corps étant ici, la tête s’accrochant à un ailleurs qui - à force de n’être pas vu, ni vécu et donc pratiqué - en devient un fantasme, un improbable, il appartient au corps de ramener l’exilé à la raison, à la réalité. La danse devient alors le langage et le corps le support sur lequel s’écrit la douleur de l’exilé. Puisque le corps est là, il lui appartient de faire passer le message coûte que coûte. Il faut que ce qui se joue dans la tête s’incarne pour ne pas que la raison bascule. Il doit tout faire pour que cet ailleurs fantasmé, devenu une chimère à force d’éloignement, le rejoigne en terre d’exil. C’est à cette seule condition qu’une vie pleine et entière est possible. D’où d’ailleurs cette soif inextinguible d’action que j’évoquais plus avant. Et pour cela il faut que cesse l’absence qui habite le corps exilé.

Cela se passe - pour s’inscrire dans les mots et les pas de la chorégraphe Emmanuel Huynh évoquant l’étrangeté de son lien avec le Vietnam - comme s’il s’était produit une sorte de scission entre la tête et le corps. Et dans cette scission le cou ne fonctionne plus comme un lien.

Toutefois le corps apparaissant comme un moyen d’expression de ce qui se joue dans la tête de l’exilé, il faut donc que le cou retrouve sa fonction et transfère les données de la tête aux pieds.

Car, pour reprendre la formule du curateur Simon Njami « il n’y a de paradis perdu que dans le fond de nos mémoires. » C’est pourquoi je me risque à penser que le titre de la performance dansée de Qudus Onikeku sous-entend « My exile is in my head », et nulle part ailleurs que dans ma tête.

© Dagara Dakin

P.S : j'ai bien conscience de la relativité de mes propos mais faut bien que j'avance. C'est pourquoi tout commentaire sera le bienvenu. En attendant écouté ce morceau de Nina Simone qui selon moi résume bien la condition de l'exilé : "Ain't got no... I've got life"





23/08/2011

L'amour du temps de Marvel


Lundi 8 juin 00h07. Tandis qu'il explosait ses yeux sur l'écran géant d'un cinéma situé quai de Seine à Paris, sa petite amie téléphonait et laissait un message sur son répondeur. L'homme araignée faisait des pirouettes dans le bleu du ciel de New York et sa bravoure l'amenait à sauver la vie de millier de personnes. Mais lui - à la manière de ses personnages, pâles et parfois sans consistance, qui ne sont jamais au bon endroit au bon moment et qui plus tard passe leur temps à le regretter, et tenter de réparer cette absence en la remplissant de trop de présence - lui n'était pas là pour recevoir un simple appel téléphonique. Quel information renfermait ce message au juste :

"Je m'en vais, je pars, je suis parti loin de toi, il y a bien longtemps de cela, mais aujourd'hui je m'éloigne encore un peu plus plus. Je pars pour la Yougoslavie, c'est ainsi, c'est de ma vie dont il s'agit. Rester avec toi reviendrait à fuir mon être et ça je ne peux me l'imaginer. Je ne le supporterai pas et toi encore moins. Alors voilà, bien qu'il y ait de cela maintenant deux mois que je sois retourné en Pologne, ce n'est que maintenant que je t'appelle. J'aurais voulu le faire bien avant mais, je ne voulais pas, pour me préserver de ne pas pouvoir partir aussi loin que mon coeur le désir. Et si ce geste signifie pour toi que je ne t'aime pas, alors c'est que décidément nous ne nous comprenons pas. L'amour de nos jours doit se jouer du temps et de la distance. C'est ainsi qu'ont évolué les relations humaines ces derniers temps, elles doivent s'accommoder de la distance sans quoi nous nous condamnons à nous vider de tout sentiment et de tous liens. Je t'aime, je pense à toi, j'essaierais à nouveau peut-être plus tard de te joindre"

À l'écoute de ce message, le personnage principal du récit ne sait plus quoi pensé. Il est un peu désarçonné. Que dire ? Que faire ? Tout cela a-t-il un sens qui lui échapperait soudain ? Rien de tout cela décide-t-il au final. Un sourire se dessine sur son visage qui dit la joie d'avoir pu entendre la voix de sa bien aimée. Un instant il ne sait quoi faire mais désormais il sait qu'elle l'aime et qu'elle l'a aimé. Cela lui suffit amplement, de toute façon, il n'a pas d'autre choix que de se contenter ou non de ce qu'elle lui propose, alors il l'accepte. Mais cet état ne dure pas longtemps. Le voilà qui se remet à cogiter : J'aime, mais je suis loin, loin de toi, loin de tout, loin de ce qui somme toute m'importe. Pendant que je me prenais pour un super héros voltigeant entre les tours de la "capitale du monde", la personne la plus anodine mais la plus importante à mes yeux se faisait la malle à mille et un lieu de moi. Sauver le monde qu'il disait ! Oui mais moi qui me sauvera ?"

Il est arrivé chez lui et le message clignotait sur le répondeur de son téléphone, un pressentiment étrange l'a alors envahit. Puis une question a fusée dans son esprit : "Et si c'était elle ?" Et oui c'était bel et bien elle. Seulement, alors qu'il s'attendait à ce qu'elle lui annonce qu'elle était dans un lieu où il pourrait la joindre plus tard, il n'en fut rien. Bien au contraire. Elle s'éloignait.

Lui qui avait toujours rêvé d'une histoire d'amour à distance, le voilà servi. Sa théorie concernant les relations à distance était somme toute simple : il pensait que cette dernière consoliderait les liens qui unissent deux êtres. Seulement le voilà qui se sens dépassé par la situation. C'est une chose que d'imaginer une situation, s'en une autre que de la vivre. À distance il ne faut pas trop faire dans les sentiments sans quoi on est condamné à ne ressentir que douleur et attente. C'est pourquoi durant une longue période de son existence le personnage principal avait enfoui ses sentiments au plus profond de son inconscient, inconscient qu'il était. Heureusement pour lui cette part humaine qu'il cherchait de la sorte à mettre en veille s'est réveillé par un bel été de l'année 1996. Il s'en souvient encore comme si c'était hier. Il se voit encore assis dans la solitude la plus complète de son bureau. Et voilà que la sonnette de son domicile se met à résonner alors qu'il ne s'attend à aucune visite. Il descend les marches et lorsqu'il ouvre la porte, par un de ses effets étranges que, bien souvent, seul le cinéma est capable de nous offrir, il voit se détacher à contre jour une figure féminine sous le charme de laquelle il tombe instantanément.

Les sentiments sont une alchimie qui sollicite la participation de tous nos sens. Voilà pourquoi nous employons l'expression tomber quand on est sous l'emprise de l'amour. La perte de nos repères est le fondement même de ce sentiment. Le personnage principal du récit à perdu ses repères le jour où il a rencontré cette femme qui aujourd'hui se trouve à une extrémité géographique autre que la sienne un peu comme à une autre extrémité du temps. Depuis ce jour là il apprend à vivre avec ses sentiments. Super pouvoir que les sentiments. C'est devenu sa force mais c'est également son point faible.

L'homme araignée tisse sa toile sur l'écran. Il renonce à l'amour. Notre personnage principal trouve ça beau, mais triste. L'homme araignée choisit sa destinée. Plutôt que l'amour d'un être cher, fait de sang, de chair et d'os, il choisit de sauver le monde plutôt que de ne s'attacher qu'à l'amour d'une personne. À cet instant précis du récit nous nageons en plein dans ce que ce que je nomme le complexe du héros et que décrit si bien le poète Rainer Maria Rilke dans son recueil intitulé les Élégies de Duino. "Le héros ne connaît que les haltes du repos de l'amour".

L'homme araignée choisit la masse plutôt que l'individu, et notre personnage principal de s'interroger en sortant de la séance : mais que choisit-il au juste ?

Voilà une bonne question.

La masse étant par définition indéfinie, j'en conclu en toute logique que l'homme araignée ne sait pas ce qu'il choisit. Ou alors qu'il ne veut pas choisir. Je serais même tenté de dire qu'il ne choisit rien, qu'il ne choisit pas, et qu'il se trompe en croyant choisir en agissant de la sorte. Il ne s'engage pas. Il refuse l'engagement. Or peut-il prétendre vouloir sauver le monde en refusant de s'engager? Pour qu'elle raison sauverait-il le monde alors qu'il n'est pas capable de s'investir pour une seule personne? Alors qu'il n'est pas près à défendre la singularité, qui elle seule permet d'extraire l'individu de la masse, le responsabiliser et donc par ricochet se responsabiliser lui-même. Comment pourrait-il s'investir pour le monde, et entier de surcroît ? Alors que lui, qui est un monde à lui seul, n'est pas entier ? D'ailleurs parlons de l'entièreté du monde selon les fictions américaines. Bien souvent elle se limite au seul territoire de l'Amérique du Nord. À croire que le monde se limite à cette inique intimité, cette unique partie du monde, le leur. Pas de vision réellement panoramique ou si peu.

Sur le message laissé sur le répondeur du personnage principal, sa petite amie n'a pas laissé de numéro ou il pourrait la joindre. Alors bien qu'il était heureux d'entendre sa voix pleine de poésie et de musicalité, voilà que l'angoisse le saisi soudain. Une flopée de questions se déverse dans son cerveau. Il se sent perdu. Aurais-je un jour de ses nouvelles? se demande-t-il. Comment vais-je faire ? Qu'allons nous devenir ?

Son amie appelait d'une cabine téléphonique et il est impossible au personnage principal de trouver un quelconque moyen à sa portée pour la joindre. Il ne lui reste donc plus qu'à espérer que cette dernière tiendra la promesse qu'elle lui a faite de le rappeler dès qu'elle le pourrait. Alors il saura à quoi s'en tenir. D'ici là, disons qu'il nage dans le flou artistique le plus complet. Mais le message ne se termine pas exactement comme ça. En réalité son amie n'avait plus d'unités et sentant que bientôt elle ne pourrait plus lui parler, elle s'est mise à compter bizarrement, soit dit en passant : "Zéro, zéro, zéro" puis la ligne a coupé. Les combinés raccrochées. Fin de toutes combines. Adieu ma concubine.

Héros et zéro vont bien ensemble n'est-il pas ?

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